Prince, le vent s'est levé sur les immenses plaines de l'Ulster et partout, de Broug-sur-la-Boyne où le Dieu Loug-Longue-Main peuple de filles oiseaux ses jardins enchantés, à Airding où, sur une pierre nue, naquit le roi Conohor au même instant que Jésus Christ, à Envahinn Mahacerné des pierres tumulaires qui couvrent les héros présomptueux, partout les mauves bruyères frissonnent, partout la bise chasse devant elle la brume par touffes glacées.

Mais magnifique est ton palais, ô Prince. Magnifique ta salle d'armes où étincellent les hampes vertes cerclées d'anneaux d'or, les boucliers plaqués d'argent: on y enferme l'armement des héros, de peur que, trop bien nés pour entendre parole hautaine sans en tirer vengeance sur-le-champ, ils ne se livrent bataille autour du festin. Magnifique, ta salle de trophées, où les têtes des ennemis vaincus sont fichées à la pointe des piques ou accrochées aux harnais par la mâchoire; et que dire de la chambre intime où le Roi des Rois vient une fois l'an de Tarahla-Sainte honorer la couche de ton épouse? Pour nous les bardes, qui, à l'hiver, morte saison, ne connaissons que trop la froidure et la pluie, ton palais est un port où nous abordons avec plaisir, sûrs d'y trouver le gîte, les flammes bavardes de la cheminée, le porc et le bœuf rôtis arrosés de bière mousseuse, le sommeil entre les bras de celle de tes filles qui nous aura paru à la fois la plus belle et la plus expérimentée dans les gestes de l'amour. La veillée commence. J'accorde pour te divertir les filets de ma lyre cithare, les filets en boyaux de martre de mon crwth aux hanches de femme; toi, songe au salaire de mon labeur: certes, tu me donneras plusieurs génisses sans tache, une épée au lourd pommeau d'émaux cloisonnés, une broche grouillante d'hydres harmonieusement ciselées; car mon chant n'est pas de peu de chose: il est la geste véridique du héros de l'Irlande, fils des Dieux, égal aux plus puissants des Dieux; j'en excepte seulement Notre-seigneur Jésus-Christ et sa mère la très robuste et très vengeresse Vierge Marie.

Il suffit de citer son nom: Couhoulainn.

En ce temps-là, régnait en Ulster, Conohor, fils de Cath cadet de Ness. Semblable à la lune bien ronde par une nuit sans brume, resplendissait son visage; d'épais cheveux frisés, plus rouges que le sang, le couronnaient; sa barbe fauve se divisait en deux pointes aiguës comme des poignards; ses yeux plus verts que la mer occidentale étaient surmontés de sourcils semblables à l'arc-en-ciel, et ses oreilles s'enroulaient en gracieuses spirales.

Sous son manteau de pourpre, qu'une fibule agrafait à l'épaule, le plus noble des Rois portait, ô merveille, une chemise. A ses côtés, son bouclier cerclé d'or, son épée à garde, sa pique pourpre et sa javeline fourchue.

Quand de son trône en if rouge, bardé de cuivre, il rendait justice en faisant résonner sur le métal son sceptre à pomme d'or, si grand était le silence de la foule, qu'eût-il jeté une aiguille à terre, chacun l'eut entendue tomber.

Conohor avait une sœur plus belle que la lune par une nuit sans brume, elle avait nom Dechtire. Un jour, avec cinquante pucelles, ses demoiselles de compagnie, elle disparut du manoir, et survinrent cinquante oiseaux si voraces qu'ils semaient partout la dévastation sur leur passage, ne laissant au sol ni le moindre brin de bruyère, ni la moindre racine, ni le moindre chiendent.

Les hommes d'Ulster frappèrent de colère leur coeur velu ,attelèrent neuf chars et partirent en chasse. Or il advint que le preux Briccriu qui avait la force de sept cents guerriers, s'égara dans la lande et reçut l'hospitalité d'une dame de haute vertu. Cette dame était Dechtire:

-Va chercher ton roi, lui dit-elle, informe-le que les cinquantes pucelles sont ici et que s'il vient les chercher, elles ne l'importuneront plus sous forme d'oiseaux qui dévastent ses terres.

Mais Briccriu pensait:

  • Le roi donnerait de grands trésors pour retrouver les pucelles perdues; je lui cacherai que je les ai découvertes avec sa sœur.

Conohor demanda à Briccriu:

  • Que nous rapportes-tu?

-J'ai vu un manoir splendide avec une darne de haute vertu, une suite de demoiselles bien parées, répondit-il, et rien d'autre.

-Ce manoir est de mon domaine, son maître est mon vassal; voici trois jours que je n'ai pas connu de femmes, et maintenant le besoin s'en fait sentir; j'irai, j'ai droit que l'épouse de mon vassal dorme cette nuit avec moi.

Conohor dit et dépêcha le comte Fergus pour annoncer à la dame qu'il honorerait sa couche, mais elle s'excusa, alléguant qu'elle était près d'accoucher; alors le roi et sa suite banquetèrent dans le manoir où il fut servi en abondance toutes sortes de mets qu'ils connaissaient et des mets qu'ils ne connaissaient point; ainsi la nuit s'écoula bruyamment jusqu'à l'aube.

Cependant Dechtire fut visitée en son sommeil par un dieu qui lui parla: c'est lui qui l'avait enlevée avec ses compagnes , l'avait enfermée dans le manoir, avait envoyé les pucelles changées en oiseaux pour attirer les guerriers d'Ulster, maintenant il habitait en elle, et il renaîtrait de son ventre sous le nom de Setanta, trois ans après avoir été conçu; or il y avait déjà deux ans et trois mois qu'à son insu il l'avait une première fois visitée.

De retour au Palais de Conohor: la vierge fut donc reconnue enceinte, et longues furent les palabres des guerriers, car, faute de lui connaître un époux, l'on doutait que le roi, hébergé chez elle, en état d'ivresse n'eut défloré sa sœur; pour couper court aux racontars, on décida de la fiancer à Sualtach, fils de Rôig ;avec honte elle se présenta devant lui; avec combien plus de honte, dans le lit nuptial, elle le vit caresser distraitement son ventre gonflé, se détourner d'elle et dormir!

Par bonheur, peu de semaines après, Setanta lui naquit; en lui elle devait mettre sa gloire et sa consolation. Elevé dans la forteresse de Dalgan, parmi les landes brumeuses de Mouirhené, l'enfant ne tarda pas à se distinguer par de singuliers exploits. Il désirait prendre part aux ébats des pages sur leur beau pré vert d'Evainn , loin vers le Nord, de l'autre côté de la montagne de Fouâd. En chemin, il s'entraînait à courir de telle sorte qu'il lançait d'abord sa balle d'un coup de crosse, puis la crosse même, puis la pique et la javeline, et, leur donnant la chasse dans un galop endiablé, il les cueillait l'une après l'autre au vol, avant qu'elles aient eu le temps de toucher terre.

Sur le beau pré vert d'Evainn, trois cinquantaines de pages jouaient à la crosse, mais ils ne voulurent point l'associer à leur jeu:

"Sus plutôt! cria leur chef Follooum, fils de Conohor; son insistance nous outrage; ruons-nous sur lui, je veux l'immoler de ma propre main "

A ces mots, tous ensemble lui jettent leurs cinquantaines de crosses. Mais lui, avec sa seule crossette de bronze, guère plus grande qu'un hochet, pare les coups et confisque les cent cinquante crosses; puis tous ensemble lui jettent leurs trois cinquantaines de balles d'argent; mais lui pare les coups en faisant un moulinet de ses bras, et confisque les cent cinquante balles d'argent; puis tous ensemble lui jettent leurs trois cinquantaines de javelots; mais lui, lève le petit bouclier de bois qui lui servait de jouet, et les cent cinquante javelots se plantent dans le bouclier de bois. Cependant, il commence à se courroucer. On eut cru que chacun de ses cheveux était une aiguille plantée dans son crane à coups de maillet; on eût cru qu'une étincelle brillait à la pointe de chacun de ses cheveux hérissés, et autour de sa chevelure flamboyait le nimbe des dieux immortels. Il chargea les trois cinquantaines de pages, les foula aux pieds et par la terreur s'imposa leur chef.

L'année suivante Conohor s'en fut banqueter chez Coulann le Fèvre; l'enfant Setanta s'était engagé à l'y rejoindre dès qu'il aurait fini de jouer avec les pages.

" N'as-tu demandé à personne de te rejoindre cette nuit dans ma forteresse, ô roi? s'enquit Coulann.

—A personne " répondit Conohor, oublieux de l'enfant.

Alors le Fèvre pour garder sa maison, lâcha dans l'enclos son chien d'Espagne; il était si terrible qu'il était besoin de trois chaînes pour le retenir avec trois hommes à chaque chaîne; et le chien détaché attendait, le museau appuyé sur ses pattes, farouche, féroce, prêt au combat. Setenta parut; le chien hurla puis bondit pour l'engloutir d'une bouchée; mais l'enfant lui jeta sa balle avec une telle force qu'elle traversa le gosier, défonça l'estomac, emporta les boyaux qui jaillirent de l'autre côté, puis saisissant le monstre par ses pattes de derrière, il le battit contre un menhir qui se trouvait là, comme on fait d'une grenouille contre une pierre, et les membres brisés retombèrent en pluie sur le sol.

" Qu'as-tu fait, gémit Coulann à ce spectacle, tu as navré à mort le protecteur de mon domaine, que deviendront mes étables, mes bergeries?

—Console-toi, mon Maître, et pardonne-moi de n'avoir su mesurer ma force; j'ai tué ton chien, il est juste que je le remplace, en attendant que j'aie élevé un chiot de son sang. "

Et parce qu'ainsi l'âme du chien revivait en lui, il échangea son nom de Setanta contre celui qui devait devenir illustre de Chien de Coulann, Couhoulainn.

Le jour où Couhoulainn fut armé chevalier, Cathbad l'enchanteur avait révélé aux druides, ses élèves:

" L'adolescent qui s'apprête à recevoir les armes deviendra illustre entre tous les fils d'Irlande, la geste de ses exploits s'élèvera au-dessus de tous les temps, mais brève sera sa vie, tôt évanouie.

—Et que m'importe, pensait Couhoulainn, de n'être sur terre qu'un jour, si la gloire éternellement me survit? "

Les armes reçues, le Héros part sur son char faire ses preuves, et parvient au manoir des trois fils de Necht le Féroce, ceux mêmes qui se vantaient d'avoir autant massacré des nôtres qu'il en subsiste de vivants. Le premier des trois frères était invulnérable à la pointe des armes: le héros lui jette sa balle de fer trempé, elle perce le heaume, et fait un trou dans le front, en sorte qu'au travers du cercle comme d'une lucarne, on voyait resplendir le ciel lumineux.

Le second frère était invulnérable à moins d'être tué du premier coup: le javelot du héros perce son bouclier, sa poitrine, son coeur et ressort en lui brisant trois côtes.

Le troisième frère était surnommé l'Hirondelle, car il volait au-dessus des fleuves: le héros lui courbe la nuque sous les flots, le décapite et laisse le tronc glisser au fil des eaux.

Puis il pille et brûle le manoir au ras du sol et repart sur son char, emportant en trophées les trois têtes des fils de Necht .

" Que me vaudrait plus de renom auprès des guerriers de l'Ulster de massacrer ces daims agiles ou de les prendre vifs?

  • De les prendre vifs, mais cela ne se peut. " A la course dans les marécages, il attrape deux daims agiles, et les attache à l'arrière de son char.

  • Que me vaudrait plus de renom auprès des guerriers de l'Ulster, de massacrer ces cygnes sauvages, ou de les rapporter vifs?—De les rapporter vifs, mais cela ne se peut. "

D'une pierre habilement lancée, il porte bas seize cygnes sans les tuer, et par les pattes les attache à son char.

Ainsi retourne au manoir de Conohor le cortège splendide: trois rouges têtes d'ennemis pendues à l'avant, deux daims attachés à l'arrière, et au-dessus un vol de cygnes blancs. Mais le héros n'a pas apaisé son courroux; il est d'humeur à attaquer quiconque; aussi les sages de l'Ulster arrêtent le conseil qui suit: Toutes les jeunes femmes (et on en dénombre trois cinquantaines ou sept vingtaines et demie) se présentent devant Couhoulainn, et dévoilent leurs seins charnus, leurs hanches fermes et souples.

" Tels sont les guerriers que tu dois affronter en ce jour, dit la reine Môoun , allons, jette bas ton courroux. "

Lui, détournant les yeux, afin de ne pas offusquer la nudité des femmes, se laisse lier et plonger dans trois cuviers d'eau froide jusqu'à ce que sa fureur l'ait abandonné; au premier cuvier, les douelles explosent comme noix dans le feu, le second bout à bouillons gros comme crâne d'enfant, le troisième est encore si chaud qu'à peine y peut-on maintenir la main. Enfin le héros s'apaise, la reine Môoun le couronne d'un diadème, et il s'assied entre les genoux du roi qui gentiment caresse sa chevelure.

Cependant les femmes d'Ulster prisaient entre tous Couhoulainn pour la prestesse de ses bonds, la subtilité de ses tours, l'onction de son discours, la pénétration de sa sagesse, difficilement se pouvait contempler sa beauté sans un petit tressaillement au ventre et au coeur , car il avait en ses yeux divins sept pupilles, quatre à droite, trois à gauche et sept doigts à chaque main, et sept orteils à chaque pied, et ses talents ne se comptaient pas, qui tous étaient haussés à la perfection, sur son front rayonnait le nimbe de la victoire. Cependant le héros avait trois défauts: il était trop jeune, il était trop preux, il était trop beau. Les guerriers de l'Ulster inquiets de ne point lui connaître de femme, et soucieux que leurs filles ou épouses s'en éprissent si fort, tinrent conseil de le fournir d'une vierge qui pût l'emprisonner d'amour.

Or entre toutes les vierges d'Irlande, il en était une seule que Couhoulainn daignât courtiser, car elle avait les six dons, de la beauté de visage et des seins, de la voix prenante, de la douce parlure , du travail à l'aiguille, de la sagesse et de la chasteté: j'ai nommé Imeur fille de Forgall le Madré . En costume d'apparat Couhoulainn va sur son char la prier d'amour, et lui montrer comme son corps est beau. A courtes foulées, la tête haute, le poitrail gonflé, la crinière ondoyante, ses chevaux galopent sous l'escorte des oiseaux et du mors, une pluie d'étincelles retombe sur la lande brumeuse. Ainsi le héros apparaît devant les vierges, ses joues presque bleues à force d'être blanches, presque rouges, peut-être sous le souffle du vent, peut-être sous la caresse ardente de l'amour. De son char il bondit comme le saumon qui remonte une cataracte.

" Qui es-tu, jeune fille? demande-t-il à Imeur.

—Je suis la Tarah de chasteté, le regard qui ne voit personne, le serpent d'eau que nul ne saisit, la route où nul ne s'engage, le brasier inhospitalier. Et toi-même, qui es-tu?

—La renommée te l'apprendra, le tiers de ma force suffit contre trente guerriers, derrière mon bras cent sont à l'abri, la foule en armes fuit terrorisée devant ma seule face. Mais jamais encore je ne vis de pucelle qui tint conversation si subtile, ne nous conviendrait-il pas à tous deux de ne faire qu'un? "

Ce disant il aperçoit les seins fermes d'Imeur par une échancrure opportunément dévoilée de sa robe.

" Superbe est cette plaine, superbes ces collines ! La plaine et les collines du noble joug.

—Nul n'y pénètre, ô bouvillon, qui n'ait accompli la prouesse de tuer un cent d'hommes à chaque gué, de massacrer d'un seul coup trois neuvaines d'hommes en laissant vivre chaque fois un seul par neuvaine.

—Superbe est cette plaine, superbes ces collines, ce que tu as ordonné, je le ferai. "

Il fit et enleva l'aimée. Comme il arrivait au manoir d'Ulster:

  • En vérité, dit Briccriu Langue-Empoisonnée, cela ne te sera guère plaisant, qui va survenir cette nuit; car ta femme dormira avec Conohor, c'est au roi qu'il appartient d'ouvrir les vierges avant ses vassaux de l'Ulster. "

A ces paroles, le héros fut saisi d'un tel soubresaut de rage que le matelas s'en rompit et que le duvet en volait à travers tout le palais.

" Tâchons, dit le roi, d'apaiser son courroux.

Et voici ce qui fut décidé: Imeur dormit avec Conohor, mais non point seul, entre les comtes Cathbad et Fergus en un seul et même lit. Au lendemain Conohor lui offrit le présent de ses noces, Couhoulainn paya rançon pour son honneur sauvegardé, il coucha auprès de sa femme et désormais ils ne furent plus séparés.

Prince, telles furent les enfances, tel le mariage de Couhoulainn, fils de Dieu, égal des dieux (j'en excepte seulement Notre-seigneur Jésus-Christ et sa mère, la très robuste et très vengeresse Vierge Marie).

Mais l'art du barde ne va pas sans fatigue, déjà ma voix s'enroue, mes doigts sont las de pincer les cordes de mon crwth ou de les gratter de l'archet aux fins boyaux de martre. Ordonne que reprenne le festin, que reviennent les danseurs, prête-moi la plus jolie et experte d'entre tes filles, et lorsque je serai plus propre à chanter, toi à m'entendre, je poursuivrai la geste de Couhoulainn, fils de Dieu égal des dieux, par la plus sublime guerre, la Quête du Taureau.

En ce temps-là régnait donc Conohor Mac Nessa, et sous son empire il y avait la paix, l'abondance du sol et les riches moissons de la mer, le faste et les ébats du Palais, poètes, citharistes, timbaliers, acrobates, champions en tournoi.

Or un jour vint où Munster, Leister, Mîde et Connaught, les quatre royaumes d'Irlande, se liguèrent contre le cinquième, l'Ulster, afin de lui ravir son joyau, le Taureau bai de Coûlgna; la reine Mève, qui dirigeait l'assaut, avait attendu que tous les défenseurs en fussent, comme il arrivait par magie une fois l'an, terrassés par la fièvre neuvaine, mal semblable à celui des femmes en travail d'enfant. Seul n'était pas atteint Couhoulainn, car il n'était point fils d'un homme, mais d'un dieu.

Que faire, pourtant, contre dix-sept armées chacune de trois mille hommes?

Comment leur interdire l'accès au gué de Grenca?

Le héros saute sur son char, pénètre dans la forêt, tranche d'un coup d'épée, de la racine au faîte, un arbre dont il fait un pal à quatre fourches; il l'appointe au feu, y grave un ogham, et, du bout des doigts d'une main, le plante au milieu du courant, si profondément que les deux tiers sont enfoncés en terre, en sorte qu'aucun char ne peut passer le gué. Surpris par une avant-garde de quatre guerriers, il abat les quatre têtes d'un revers de glaive, les plante sur chacune des fourches et laisse les chevaux regagner l'armée d'invasion, leurs cadavres décapités ruisselants sur la membrure des chars. Mève alors, s'en fut consulter Fedelm la sorcière:

" 0 prophétesse, comment vois-tu l'armée?

" Rouge, toute rouge, baignée de rouge. "

Et déjà l'inquiétude ronge son coeur trop viril.

A juste titre, car chaque nuit Couhoulainn, du haut des collines, massacre ses ennemis à coups de fronde et, de la seule terreur de ses armes entrechoquées avec fracas, cent guerriers périssent sur-le-champ.

Un soir, si lourde est la chute de neige, que les cinq royaumes d'Irlande en sont nivelés comme sous un blanc linceul. Mais le héros rejette les vingt-sept tuniques enduites de cire qu'il serrait autour de son corps pour contenir le bouillonnement de sa fureur meurtrière, il est nu; à trente pieds autour de lui la neige fond sous le feu qu'il rayonne et son écuyer même ne peut en approcher sans se brûler.

Pour calmer ce courroux, le comte Fergus vient engager des pourparlers avec lui de la part de la reine Mève. Et telles sont les conditions du héros: chaque jour, un guerrier ira l'affronter en combat singulier; le temps qu'il le tue, l'armée aura droit de poursuivre sa marche; puis, un nouveau champion devra se présenter, ou bien les assaillants faire halte jusqu'à l'heure brillante du soleil levant, le lendemain matin. Et aussi longtemps que Couhoulainn leur tiendra tête, les Irlandais auront à le pourvoir en hardes, en viandes, en femmes.

Or le vaillant Etarcooul avait accompagné Fergus.

" Comment, pense-t-il, ce jouvenceau serait la terreur de toute une armée? Un gamin aux armes de bois, voilà ce qu'il est.

" Retire-toi, lui dit Couhoulainn, j'en fais le serment, n'était mon respect pour Fergus, l'on te ramènerait au camp traîné en quartiers épars derrière tes chevaux. "

Mais Etarcooul:

" Je ne partirai pas. "

Alors le héros lui décoche un coup d'en dessous: il lui coupe la touffe d'herbe qu'il avait sous les semelles, et le présomptueux est renversé comme un sac.

" Je ne partirai pas ", répète-t-il.

Alors le héros lui décoche le coup du tranchant: il lui tond la chevelure d'une oreille à l'autre, comme un habile barbier eut fait d'un rasoir, sans que la moindre égratignure donne une goutte de sang.

" Je ne partirai pas ", dit-il pour la troisième fois.

Alors le héros lui décoche le coup en croix: il le pourfend du front au nombril, puis d'un flanc à l'autre, en sorte que les trois morceaux touchent la terre en même temps. Puis il reprend avec son écuyer la partie d'échecs interrompue.

Ce soir-là on lui apporta des troupeaux et des femmes; en revanche l'armée put dormir.

Or voici comment il advint que Couhoulainn fut cruellement blessé; il avait entendu un bruit de roues, suivi d'une apparition étrange; le char n'avait qu'un cheval; le cheval n'avait qu'une jambe et la flèche du char traversait son corps de part en part; dans le char était assise une belle femme aux sourcils pourpres, et la trame de son manteau pourpre glissait à l'arrière entre les roues jusqu'au sol.

" Je suis la fille de Bouân l'immortel, dit-elle, venue à toi pour l'éloge que j'ai entendu de tes prouesses, avec mes trésors près de moi.

—Eh va-t'en comme tu es venue; je suis exténué de fatigue; ce n'est pas le moment de coucher avec une femme, tant que je suis empêtré dans cette guerre. "

Les répliques s'étaient échangées sur un ton peu courtois, et soudain femme et cheval disparurent; il ne resta plus qu'une noire corneille au bec sanglant sur une branche proche. Alors le héros comprend qu'il a vu l'odieuse Mor-Rigou, la Nemainn qui se désaltère du sang des hommes, fille d'Ernaas-le-Meurtre, reine du Carnage.

Bientôt Couhoulainn affronte au gué le géant Loc'h Mac Mofemis.

Alors la Mor-Rigou survient en forme de vache aux oreilles rouges, avec cinquante vaches à sa suite, et elles se ruent dans les bas-fonds; d'une fronde infaillible, Couhoulainn lui rompt une patte, mais entre temps Loc'h lui a déchiré le flanc de sa pique. Alors la Mor-Rigou survient en forme d'une anguille noire et glissante, et, lui serrant les jambes de trois nœuds, le fait tomber dans l'eau à la renverse; du talon il lui écrase les côtes, froisse la moitié de sa cervelle, mais entre temps Loc'h lui a percé la poitrine de part en part, tant que le gué s'empourpre de sang. Alors la Mor-Rigou survient en forme d'une louve rousse et grise qui mord le héros au bras gauche; il se dégage, lui crève un œil, mais derechef Loc'h l'a frappé aux reins. Fou de rage Couhoulainn ouvre le coeur du guerrier.

" C'est assez, dit Loc'h, je suis frappé à mort; mais par ton honneur, exauce ma requête.

—Laquelle?

—Je ne suis pas lâche, je ne demande pas merci; mais lève seulement ton pied de moi, que je me lève et retombe face à terre vers l'orient, et non pas en sorte qu'on puisse m'accuser d'avoir fui devant toi.

—Je le ferai, car c'est droite requête. "

Le vaincu se lève, retombe vers l'orient et Couhoulainn lui tranche la tête.

Cependant une grande lassitude l'accable. Il meurt de fièvre et de soif. Son père au pays des fées, Loug-Longue-Main, le prend en pitié; il panse chacune de ses blessures de façon qu'elle ne puisse s'infecter; puis il chante la Berceuse à voix basse", son incantation magique, jusqu'à ce que le héros s'assoupisse pour trois jours et trois nuits; et tandis qu'il dort, les herbes cueillies au pays des fées referment ses entrailles et ses plaies, lui rendent force à son insu.

" Combien de temps ai-je dormi? s'enquit-il à son éveil.

—Trois jours et trois nuits.

—Malheur à moi! L'ennemi n'a donc plus été harcelé.

  • Il l'a été.

—Par qui?

—Par les pages d'Evainn: ils ont péri jusqu'au dernier.

—Malheur à moi! Je les vengerai. "

Il dit et commande à son écuyer d'atteler le terrible char à faulx, tout hérissé de lames; il se sangle de sept peaux de taureau, qui repoussent les flèches comme pierre ou corne, et par-dessus revêt le manteau des fées, qui rend invisible. A mesure qu'il se remémore les pages morts, sa fureur guerrière s'accroît; une atroce souffrance tord son corps par métamorphose magique; sa chair frémit dans sa peau tant que chaque jointure frissonne comme jonc au fil de l'eau; ses muscles se nouent et se déplacent hideusement en paquets gros comme le poing; sa face se déforme: l'un de ses yeux sort des paupières, l'autre s'enfonce si profondément qu'un héron même n'aurait pu le piquer du bec dans l'orbite; par sa bouche béante, on voit tantôt trembler ses poumons et ses boyaux, tantôt jaillir des jets de flamme, et les battements de son cœur sont le grondement d'une meute; ses cheveux se dressent raides comme les branches épineuses de l'aubépine rouge, la flamme des héros sort de son front, longue comme la pierre à aiguiser de l'armurier, et plus haut, ferme comme un mat de navire, c'est un trait de sang pourpre et noir qui jaillit au zénith, puis se disperse aux quatre coins du ciel, et se fait nuée ténébreuse.

Alors il fond sur l'armée, plus fulgurant que la foudre, et de son char les faulx, serpes, lames, crocs, harpons, fourches, griffes, ciseaux taillent, déchirent, lacèrent, amputent, démembrent par milliers les Irlandais terrorisés. Nul n'aurait su dénombrer les cadavres; pour les seuls chefs, on en compta six vingtaines et six, sans parler des gens communs, des enfants, chiens, femmes ni chevaux. Et certains assurent qu'invisible à ses côtés combattait Lougmac Ethlenn, le dieu à Longue Main.

Un jour vient où le champion désigné pour affronter au gué Couhoulainn est Ferdiad; or, égaux et pairs étaient les deux héros au combat; tous deux avaient appris ensemble leurs armes sous Scathach la guerrière; comme ils s'aimaient d'une amour merveilleuse, ils s'étaient donné serment que jamais nul au monde ne saurait les induire à se combattre, jusqu'à l'aube du Jugement Dernier. Mève mande à Ferdiad de venir à parlement. Mais il renvoie les hérauts et ne vient pas, car il sait trop pourquoi ils le viennent quérir. Alors Mève lui adresse les druides et trouvères du camp pour le honnir, et leurs imprécations feraient naître trois pustules sur sa face, Opprobre, Outrage et Flétrissure, dont il mourrait à tout le moins avant le neuvième jour. Cette fois, préférant succomber au combat que de honte, il vient et il chante:

O Vaillant Chien, Chien sans reproche!

Jamais je n'eus plus droite amitié:

Il était la moitié de mon cœur,

J'étais la moitié de son cœur.

Par mon écu, mon bon écu

Si jamais il tombait sous ma lame,

Je passerais ma lame

Au travers de mon cœur à l'instant.

Par mon épée, ma bonne épée,

Si je tuais le vaillant Chien,

Que sa fosse aussi me reçoive,

Que le même tombeau nous couvre tous deux.

Par mon poing, mon robuste poing,

S'il me fallait tuer le Chien sans reproche,

J'aimerais mieux périr de sa main et voir

Ma charogne jetée aux voraces corbeaux.

Couhoulainn s'arrête sur la rive nord; et de la rive sud Ferdiad lui souhaite la bienvenue.

" Hier encore, répondit le héros, j'aurais agréé ta bienvenue comme droite et franche; mais ne viens-tu pas me combattre? "

Et la mort dans l'âme il chante:

Ami noble, ami cher, ne m'attaque pas injustement

Ou je dresserai, Ferdiad, ton dernier lit;

La Vierge qui t'enorgueillit

Jamais elle ne sera tienne.

T'en souvient-il? Nous étions frères,

Frères d'armes, frères de sang et de cœur;

Et partageant la même couche

Nous partagions le même sommeil.

Là-bas, dans les contrées étrangères,

Côte à côte nous bondissions,

Nous battions les fourrés ensemble.

Ainsi nous enseignait Scathach

Et Scathach avait joint nos mains.

Souviens-toi de notre tendresse passée

Et ne fausse pas ton serment!

Ferdiad écoute sans mot dire.

"Trop tard, dit-il enfin, ne pense plus à notre amour, car elle est morte. Te souvient-il des armes que nous avions coutume de tirer chez Scathach? S'il t'en souvient, commençons à nous combattre par elles. "

Alors ils se protègent de leurs boucliers brillants et saisissant leurs huit rondelles à bords tranchants, leurs huit légères flèches empennées, leurs huit poignards à manche d'ivoire, leurs huit javelines à manche d'os, ils se les lancent de l'un à l'autre comme volent les abeilles par un jour d'été. Pas un coup qui ne touche le but; mais pour excellent que soit le tir des deux côtés, aussi excellente est la défense, en sorte qu'ils ne peuvent tirer une goutte de sang.

Alors ils se jettent leurs javelots, depuis midi jusqu'à l'heure où le soir peu à peu biffe le soleil; pour excellente que fût la défense, plus excellente est l'attaque, en sorte que des deux côtés le sang coule. Au crépuscule ils font trêve et laissent leurs armes aux mains des écuyers; alors ils s'approchent l'un de l'autre, se saisissent à pleins bras, et, le coeur débordant de leur amour ancienne, ils échangent trois baisers. Leurs écuyers sont à un même feu cette nuit, leurs chevaux en un même enclos, et les héros blessés dorment sur deux lits semblables de roseaux frais cueillis. Tous les simples, talismans et enchantements qu'on apporte du pays des fées pour panser les plaies de Couhoulainn, il en envoie la moitié sur l'autre rive pour guérir Ferdiad; tous les aliments, toutes les boissons capiteuses, enivrantes ou suaves que du camp irlandais on apporte à Ferdiad, il en envoie la moitié sur l'autre rive pour le réconfort de Couhoulainn.

Le lendemain, Couhoulainn dit à Ferdiad:

" Quelles armes prenons-nous aujourd'hui?

—A ton choix, répondit-il, puisque c'est moi qui l'eus au jour passé. "

Ils montent sur leur char, prennent leurs grandes piques de guerre et de l'aube à la nuit close, ils se criblent de coups. Et si les oiseaux volant avaient coutume de traverser le corps des hommes, ils auraient pu, volant au travers de leurs plaies, ravir au ciel des lambeaux de leur chair saignante.

A la nuit close, ils s'approchent l'un de l'autre, se saisissent à pleins bras, et échangent trois baisers. Couhoulainn chante:

Mon cœur n'est qu'un caillot de sang,

Mon âme s'est a demi envolée,

Je n'ai pas l'esprit aux prouesses

Quand c'est toi que je frappe, ami.

Et Ferdiad chante:

Hardi Chien, fécond en prouesses,

Mève, et non toi, nous a trahis;

Puissent donc, ami sans reproche

Gloire et victoire vivre avec toi.

Tu le sais, Couhoulainn, ô Sage,

Que nul n'échappe a son destin;

Pas un preux a la fin qui ne s'étende

Sous la motte et sous l'herbe ou attend son tombeau.

Le lendemain ils saisissent leurs puissantes épées; et jusqu'au soir, ils se frappent, faisant voler, gros comme la tête d'un enfant, la chair de l'épaule et de leur cuisse; et au crépuscule, abattus, soucieux, ils se quittent sans se bénir, ni se baiser, ni se montrer signe d'amour; ils ne partagent leurs pansements, ni leur pitance, ni leurs chevaux ne reposent au même enclos, ni leurs écuyers au même feu.

Le lendemain matin ils combattent au gué; ils sont, forts, violents, indomptés, car ils savent qu'en ce jour se décide le sort du combat. Et ils se battent si serrés que se heurtent en haut leurs têtes, en bas leurs pieds, au milieu leurs poings, à travers le champ des boucliers disloqués; ils se battent si serrés que le choc des boucliers, des épées, des piques éveille des lutins, démons, esprits et fées, la huée perçante; ils se battent si serrés qu'ils jettent la rivière hors de son lit, que les chevaux effrayés rompent les jougs et licols de leur enclos, que les femmes, enfants et infirmes s'enfuient en courant du camp irlandais. Le sang de Couhoulainn rougit l'eau et la berge; mais de son javelot qui s'ouvre, il frappe Ferdiad à mort.

Alors Couhoulainn court à lui, le prend à pleins bras et l'emporte avec ses armes au nord du gué. Et il chante:

O Ferdiad, mon cœur est en deuil.

Je te vois si rouge, si pâle!

Ma pique n'est pas encore lavée

Et tu gis sur un lit de sang.

Chère était ta blancheur vermeille

Et cher a mon cœur, ta beauté;

Chers tes clairs yeux bleus, plus chers

Ta sagesse et ton bien-parler.

Que ne demeurions-nous là-bas

Avec Scathach la droite et franche!

Jamais avant la Fin des Temps

Notre amour n'y eut pu connaître de fin.

Les hommes d'Irlande ensevelissent Ferdiad dans un somptueux tombeau, avec riches vêtements et complet harnois de guerre. Les hommes d'Ulster, qui s'étaient peu à peu remis de leur fièvre neuvaine, semblable au mal des femmes en travail d'enfant, chassent, grâce à Couhoulainn, les envahisseurs de leur terre. Mais le héros blessé souffre grièvement.

L'année suivante, Mève et les quatre royaumes reprennent leur marche contre l'Ulster, à nouveau paralysée par la maladie magique. Le roi Conohor mande à Couhoulainn, trop affaibli, de ne point combattre, et de se retirer avec Imeur et ses troupeaux sur la montagne de Chilinn, où les femmes l'accueillent en grande joie; et les Druides, gens de savoir, gens de poésie, veillent jalousement sur lui, car il était prédit qu'il tomberait par Mève et la race difforme des sorcières de Calatinn.

Cependant les envahisseurs pillent la plaine de Mouirhevné et la forteresse de Dalgân fiefs de Couhoulainn, mais le héros n'y réside point. Alors les sorcières de Calatinn, sur l'aile des vents, volent jusqu'à Evainn et avec des branchettes, des feuilles, des brins d'herbe, forgent une armée de magie qui semble ravager la plaine en la voyant, Couhoulainn veut se lever de son lit de souffrance; mais Niav, fille de Kelthair et épouse de Conall, que le héros alors aimait par-dessus toute femme, le retient en lui révélant qu'il était le jouet de fantômes décevants. Alors la race de Calatinn, changée en oiseau, vient se percher sur sa chambre pour chanter la ruine du manoir de Mouirevhné; le héros, n'y tenant plus, se lève, réclamant ses armes et son char; mais Niâv sait le calmer, lui rappelant son serment de ne point courir sus aux hommes d'Irlande qu'elle ne lui ait donné son congé.

On décide d'emmener Couhoulainn dans le Val-des-Sourds, qui est tel que, quand tous les hommes d'Irlande se seraient assemblés autour pour entonner à toute gorge leur chant de guerre, nul dans le val n'eût ouï clameur ni appel.

" 0 chien de Coulann, mon bien-aimé, dit Imeur, jamais jusqu'à ce jour, je ne t'ai retenu loin des prouesses ou batailles que tu pusses souhaiter; eh bien! pour l'amour de moi, ô mon seul bien-aimé d'entre tous les hommes de la terre, accepte de te retirer aujourd'hui au Val-des-Sourds. "

Ensuite Niâv, sa bien-aimée, se glissant près de lui sur sa couche, lui donne trois baisers enflammés; Imeur dit:

"Je resterai à Evainn; laissons aller Niâv avec notre bénédiction, car à elle, du moins, mon époux n'aura pas le cœur de refuser. "

Ils se lèvent tous, lui suivant, accablé de déplaisir, et ils arrivent au Val-des-Sourds.

Les trois sorcières difformes, race de Calatinn, retrouvent pourtant sa trace. Elles savent que, par serment, le héros s'est engagé à ne point quitter Niâv qu'il n'en ait reçu congé; aussi la plus subtile d'entre elles prit-elle la forme de sa bien-aimée pour prier le héros de partir en campagne.

  • Hélas! dit-il, après ce trait qui se fierait jamais à une femme? Certes, je voulais affronter l'ennemi; mais je m'assurais que, pour tout l'or du monde, tu ne m'aurais jamais laissé, malade comme je suis, m'engager en bataille et tuerie; à cette heure, puisque tu me donnes congé, j'irai, mais en vérité je sais que mon charme est rompu, et que jamais je ne te reviendrai. "

Comme il se levait, Niâv le rejoint:

"Tu as été victime d'un sortilège, dit-elle, c'est la race maudite de Calatinn qui a pris mon apparence pour te tromper; ainsi demeure près de moi, doux ami, tendre amour. "

Mais Couhoulainn ne la croit pas et part, car il a cessé d'ajouter foi aux femmes.

Il selle le Gris de Maha, son coursier; et la bête à sa vue pleure de rondes larmes de sang, lourdes comme le poing d'un guerrier. Comme il sort du château, les trois cinquantaines de reines qui l'aimaient chèrement le hèlent d'un grand cri d'appel; mais lui tourne vers elles le côté droit du char, et, connaissait que cette courtoisie était un salut et un adieu, elles jettent une clameur aiguë de deuil, et se battent les mains l'une contre l'autre, car elles savent qu'il ne reviendra plus.

Alors il part pour le manoir de Dechtire, afin de voir une dernière fois sa mère.

" Dame, dit-il, les charmes qui étaient sur moi sont rompus, et la fin de ma vie est proche; je marche aux hommes d'Irlande qui cette fois ne me laisseront plus retourner vivant. "

Et comme Dechtire le supplie à son tour:

" Non, je n'attendrai point, car mon âge et mes triomphes ont fait leur temps; pour les menteuses vanités du monde, je ne vais point forfaire à mon renom, me souvenant que, du premier jour où je pris les armes, jamais je n'esquivais la bataille; aujourd'hui bien moins le ferais-je encore, car la gloire survit à la vie. "

En chemin il aperçoit d'aventure une jeune fille blanche de corps, blonde de chevelure, qui en grand déconfort lavait au gué du Lavoir des dépouilles d'où dégoutte un sang vermeil.

" Chien de Coulann, Chien bien-aimé, dit Cathbad le Sage, tu vois la fille de la Mor-Rigou qui rince ton harnois de guerre, parce qu'elle présage ton trépas par la grande armée de Mève et les sortilèges de la race de Calatinn.

—C'est assez me retenir, ô maître, répondit le héros. Qu'importe si la fée lave ici mes dépouilles? Un amas de dépouilles, voilà ce que je serai bientôt là-bas, gisant parmi les mares de sang caillé. Mais je n'en suis pas moins en joie, moi qui sais aussi bien que toi comme cruellement il me faudra succomber. Car la mesure de mon age est comblée, et jamais, du moins, je n'aurai failli à ma renommée. Seule me chagrine Imeur, à penser que je ne reviendrai plus vers elle, comme autrefois empli de vaillance et de joie, au retour de lointains pays aux races étrangères. "

Alors Couhoulainn, tendant le visage vers la forteresse d'Evainn, entend encore le gémissement d'adieu qu'élèvent les femmes. Puis il tourne le dos et, seul, poursuit son chemin. Comme foudre, il se rue sur le camp irlandais, y sème un tel carnage que vain serait l'effort pour le dénombrer; son destin achevé, il meurt. Mais sa grande âme n'est point laissée en partage aux enfers: car après de longs siècles Patrick, le convertisseur de l'Irlande, doit l'élever au Paradis, où les saints assemblés lui feront bon accueil.

Prince, tu as entendu la véritable Geste de Couhoulainn, fils de dieu, égal des dieux. Il n'en est point de plus noble en Irlande, d'Airdig où le roi Conohor était né au même instant que Jésus-Christ sur la pierre nue, à Broug-sur-la-Boyne où Loug-Longue-Main peuple de filles-oiseaux ses jardins enchantés. Le récit s'en est transmis jusqu'à moi, d'aède en aède, pour la joie et l'édification de maint palais, et déjà, de peur qu'il ne se perde, les clercs en ont fixé le texte sur un parchemin.

Récemment, j'en vis au monastère de Shannon un manuscrit somptueusement orné d'entrelacs et d'hydres, tant que ses pages rivalisent d'éclat avec les émaux, de faste avec les tapis de l'Orient. Et voici sur quels mots il se terminait:

" Moi, Aèd ac Grimhthain abbé de Tir da Ghlas sur le Shannon, j'ai transcrit cette histoire ou plutôt légende, sans y ajouter foi en toutes ses parties. Car certaines ici me semblent des prestiges inspirés par le démon, certaines des fictions poétiques, certaines ont l'accent du vrai, d'autres non, et sont inventées à plaisir pour le divertissement des insensés. "

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